Bernard LAPONCHE "Maîtriser la consommation d'énergie"
Editions Le Pommier _ Février 2004
Un petit traité sur la consommation d'énergie et les possibilités d'économies réalisables pour encourager le développement économique sans compromettre la pérennisation des ressources naturelles et la qualité de l'environnement. Un concentré d'idées souvent simples pour renverser la tendance et se lancer concrètement dans le développement durable.
Dans un contexte de marchés énergétiques tendus, avec un baril de pétrole à plus de 78 euros ce jour, des questions sur les approvisionnements en raison de l'instabilité politique des régions de production, les politiques des pays industrialisés planifient le rationnement.
Deux politiques se distinguent:
- D'une part la diversification des sources d'énergie, l'exploitation de nouveaux gisements et le développement d'énergies alternatives;
- D'autre part la considération de l'utilisation de l'énergie et donc de la rationnalisation de la consommation ou maîtrise de l'énergie. Pour ce faire on étudie les besoins économiques et sociaux, et la consommation d'énergie qui leur est associée.
Pour modéliser le problème on considère que l'obtention d'un service S qui requiert de l'énergie est la combinaison de 3 termes:
- l'Usage, ou la manière dont on va obtenir ce service, comme le niveau de confort désiré ou le mode de transport utilisé. U dépend du "type de civilisation".
- l'Appareil requis pour obtenir cet usage, où A désigne les qualités techniques du type de matériau utilisé pour la construction par exemple.
- l'Energie consommée par le service dans les conditions d'usage U et avec l'appareil A, E s'exprimant en quantité de produit énergétique.
Pour un S donné, la quantité d'énergie varie considérablement selon l'usage et l'appareil utilisé. L'exemple le plus frappant sera la différence de consommation de carburant entre un 4x4 et une citadine pour réaliser un trajet en ville.
Une des stratégies de maîtrise de l'énergie consiste à mettre en oeuvre des mesures agissant sur U et A pour obtenir le même service avec une quantité d'énergie moindre, soit de trouver un équilibre du point de vue économique et environnemental.
Les actions relatives à l'appareil ont une importante composante technique notamment en termes d'efficacité énergétique, mais ellesimpliquent également une diffusion de ces appareils plus performants où plusieurs instruments de politique économique peuvent intervenir.
Les actions relatives à l'usage concernent d'abord les comportements, nécessitant des actions sur le long terme, mais aussi sur les structures de consommation qui influent sur la construction et l'aménagement du territoire, questions délicates et de long terme également.
Aussi la stratégie de la maîtrise de l'énergie est-elle transversale, agissant à terme sur les caractéristiques mêmes de la civilisation industrielle et de la consommation.
On considère 4 grands risques pour l'humanité liés à l'énergie:
- le risque d'épuisement ou de raréfaction des énergies fossiles.
- le risque du réchauffement dû à l'effet de serre.
- les risques nucléaires (accidents et fuites radioactives notamment).
- le risque de contrainte sur la production agricole alimentaire en raison de la mobilisation des terres productives pour la production d'énergie.
Les économistes en charge de l'évaluation des effets de la maîtrise de l'énergie utilisent la méthode de la prospective, réalisation de scénarios les plus variés possibles, incluant de nombreux paramètres déterminants de la demande d'énergie comme la population, la répartition entre l'urbain et le rural, les modes de transports, ... Les consommations mondiales d'énergie à l'horizon 2100 se retrouvent très éloignées et on considère que l'augementation du prix de production pour un scénario de croissance énergétique est plus élevé que celui d'un scénario de mise en place de programmes de maîtrise de la demande.
On parle beaucoup de la démarche Négawatt, un négawatt caractérisant l'énergie non consommée grâce à un usage plus sobre de l'énergie pour une qualité de vie inchangée. La démarche s'appuie sur trois règles essentielles: la sobriété, l'efficacité et la production d'énergie à partir de sources renouvelables.
Le scénario est bâti sur 3 principes:
- la réduction systématique des gaspillages,
- l'utilisation généralisée des meilleures techniques,
- une triple action sur les transports: amélioration des moteurs, recours accru aux transports collectifs, et réduction des besoins de déplacement.
Ce scénario insiste sur le fait que d'ici à l'horizon 2050 il nous faut réduire d'un facteur 4 nos consommations d'énergie et donc nos émissions de CO2 pour rétablir un équilibre climatique naturel, et minimiser les risques exposés ci-dessus.
Pour orienter notre action, il est essentiel de fixer un objectif de maîtrise des consommations d'énergie. A court terme, d'ici à 2010, l'objectif serait une décroissance de l'intensité énergétique (rapport de la consommation d'énergie finale au PIB) de 2% par an, taux atteint au coeur du choc pétrolier à la fin des années 70. A moyen terme, dans une optique de lutte contre le changement climatique, il faudrait une décroissance de l'ordre de 3% par an.
Pour cela il est nécessaire de mettre en oeuvre une politique de maîtrise des consommations d'énergie avec notamment une implication consciente de l'Etat en matière règlementaire, tarifaire, fiscale, mais aussi d'information du public, de réalisation de programmes et projets, et donc de mobilisation de moyens budgétaires. Les importants investissements nécessaires seraient vite comblés entre la relance de l'activité économique pour l'aménagement, la technique et l'information, les économies réalisées en termes d'importations, mais aussi sur la réduction des dépenses de santé.
Une prise de conscience accrue est également indispensable auprès des collectivités locales et des associations qui bénéficient de la décentralisation des services d'aménagement du territoire et de transports notamment, donc d'un pouvoir d'action sur les services énergétiques locaux.
La règlementation doit évoluer pour favoriser l'efficacité énergétique dans la technique. Elle est déjà bien présente au niveau des bâtiments, mais loin d'être efficace pour les appareils électriques qui représentent pourtant près de 60% de la consommation finale d'électricité. On préconise notamment des mesures d'incitation telles des subventions ou primes à l'achat, ou encore des remboursements sur la facture d'électricité liés aux économies d'énergie réalisées.
Le secteur des transports doit être une cible privilégiée avec ses 32% de la consommation finale d'énergie en 2001.
Un scénario de maîtrise de l'énergie implique:
- une atténuation de la progression du trafic urbain de voyageurs,
- une augmentation de la part du rail dans le transport de voyageurs et de marchandises,
- une accélération du progrès technique en matière d'efficacité énergétique, et son intégration rapide aux véhicules neufs.
Les mesures portant sur les véhicules impliquent des limitations de puissance et des limitations de vitesse. On préconise notamment des incitations financières à l'achat, des accords avec les associations de constructeurs, et le développement de véhicules hybrides.
De nombreuses mesures sont possibles et envisageables pour accélérer le processus dans le bon sens: il faut développer les transports collectifs, les voies piétonnes et cyclebles et la politique de stationnement, améliorer les infrastructures de transport des marchandises, encourager le "ferroutage" (combinaison de transport par route et train pour les camions) et rééquilibrer les investissements publics entre rail et route. Il est également essentiel qu'une évolution des comportements individuels soit réalisée, en termes de conduite, d'usages moins individuels du véhicule, et d'utilisation des transports en commun.
La question du transport aérien est également délicate, notamment avec le développement des compagnies low-cost, sachant que la consommation d'un avion est très supérieure à celle d'une voiture ou d'un train pour le transport des voyageurs sur une distance limitée.
De nombreuses pratiques ont déjà été testées à l'échelle européenne et attendent d'être mises en place:
- une TVA incitative sur les équipement performants et économes,
- la réalisation de programmes de maîtrise de la consommation par les compagnies énergétiques elles-mêmes,
- l'instauration de taxes spécifiques pour alimenter des fonds consacrés à l'innovation et à la protection de l'environnement,
- ou encore le développement de sociétés de services fonctionnant sur le principe du "tiers financement", sociétés investissant pour les travaux à réaliser et remboursée par les économies réalisées par le consommateur (déjà en place en Allemagne et en Belgique).
La liste de bonnes pratiques à acquérir est longue et son déroulement peut paraître décourageant, cependant ce sont des mesures assez faciles à appliquer pour la plupart et demandant certains efforts à échelle humaine. Bien sûr l'implication individuelle est indispensable, et conditionnera certainement la bonne mise en place d'une nouvelle politique basée sur la maîtrise de l'énergie.
Gardons la pêche, tout est possible!